Trouver un premier emploi a rarement été simple, je n’apprends rien à personnes…
Le problème est presque aussi vieux que le marché du travail : on demande de l’expérience à des gens qui cherchent justement leur première occasion d’en acquérir, et avec l’arrivée de l’IA, cette difficulté pourrait encore s’accentuer.
Une partie des tâches qui servaient autrefois de porte d’entrée aux profils juniors peut maintenant être automatisée ou réalisée beaucoup plus rapidement par une personne déjà expérimentée. Dans le même temps, beaucoup d’entreprises investissent encore assez peu dans la formation interne, soit par manque de temps, de moyens ou de structure, soit simplement parce qu’il est plus rassurant d’embaucher quelqu’un qui sait déjà faire.
Ce qu’on risque c’est de progressivement de demander aux juniors d’être autonomes avant même de leur avoir donné la possibilité de le devenir.
Et à long terme, cela pose une question assez simple : si on embauche moins de juniors aujourd’hui, qui deviendra senior demain ?
L’expérience ne s’apprend pas uniquement dans un cours
On peut apprendre énormément de choses à l’école, en formation ou aujourd’hui avec l’IA, mais une partie importante d’un métier ne se trouve pas dans la documentation.
Elle se construit en faisant des erreurs, en observant des collègues, en comprenant un client difficile, en travaillant sur un projet mal cadré ou en découvrant pourquoi une solution pourtant logique ne fonctionne pas dans la réalité.
C’est cette accumulation de situations qui finit par créer du jugement, et c’est probablement ce jugement qui prendra encore plus de valeur avec l’IA.
Le paradoxe est donc assez particulier : au moment même où l’expérience devient plus importante pour bien utiliser ces outils, nous risquons de réduire certaines des occasions qui permettaient justement de la construire.
Mais les juniors ont aussi de nouveaux outils
Je ne pense pourtant pas que les nouveaux arrivants soient condamnés à attendre qu’une entreprise leur donne leur chance, car ils disposent aussi de moyens que les générations précédentes n’avaient pas.
L’IA en fait évidemment partie.
Un junior peut aujourd’hui apprendre plus rapidement, demander une explication lorsqu’il bloque, analyser du code, construire des prototypes, explorer une technologie ou tester une idée sans nécessairement attendre qu’un collègue soit disponible.
Mais l’objectif ne devrait probablement pas être de simplement produire plus vite. Il devrait surtout être de créer artificiellement une partie de l’expérience qui manque encore.
Cela peut passer par la création de projets personnels, l’amélioration d’un projet existant, la comparaison de plusieurs solutions à un même problème ou encore la recherche des raisons pour lesquelles une réponse de l’IA est mauvaise plutôt que de simplement accepter celle qui fonctionne.
L’idée est aussi de comprendre les conséquences d’une décision technique, commerciale ou organisationnelle, et donc d’utiliser l’IA comme un accélérateur d’apprentissage plutôt que comme un raccourci permettant d’éviter l’apprentissage.
Il faudra probablement montrer plus que des compétences techniques
Je pense aussi que la manière de se présenter va devoir évoluer.
Dire que l’on connaît un langage, un logiciel ou une plateforme risque de devenir de moins en moins différenciant lorsque tout le monde dispose d’un assistant capable d’aider à les utiliser.
Il faudra davantage montrer comment on réfléchit : pourquoi cette solution a été choisie, ce qui n’a pas fonctionné, ce qui aurait pu être fait différemment et les problèmes qui ont réellement été rencontrés.
Un petit projet bien documenté peut parfois montrer davantage de maturité qu’une longue liste de technologies sur un CV, parce qu’il permet de comprendre comment une personne apprend, cherche, remet en question une solution et va au bout d’un problème.
Même sans expérience professionnelle importante, il devient donc possible de montrer une certaine forme de jugement.
Chercher des situations, pas seulement un poste
C’est probablement le conseil que je donnerais le plus facilement à quelqu’un qui débute aujourd’hui : ne pas chercher uniquement un titre de poste, mais aussi des situations qui permettent d’apprendre.
Un stage, un projet personnel, une association, un petit mandat, une contribution open source ou même un proche qui a besoin d’un site ou d’un outil peuvent devenir des occasions de se confronter à des problèmes réels.
Toutes ces expériences ne se valent évidemment pas et elles ne remplacent pas un véritable emploi, mais elles permettent de créer quelque chose d’important : des situations concrètes dont on pourra parler ensuite.
Parce qu’un recruteur n’a pas seulement besoin de savoir ce que vous avez étudié. Il cherche aussi à comprendre comment vous réagissez lorsqu’un problème réel apparaît.
La curiosité pourrait devenir une compétence encore plus importante
L’éducation joue probablement aussi un rôle ici.
Les personnes qui ont appris tôt à chercher seules, à poser des questions, à accepter de ne pas comprendre immédiatement et à recommencer après un échec auront peut-être un avantage dans ce nouveau marché.
Mais ce n’est pas une qualité réservée à l’enfance, et ça s’apprend aussi plus tard.
On peut apprendre à être plus autonome, à demander pourquoi, à documenter ce qu’on fait, à chercher une deuxième réponse plutôt que de s’arrêter à la première et à utiliser l’IA pour challenger sa propre compréhension.
Il faut aussi accepter qu’au début, on ne sait tout simplement pas encore assez de choses, et que cette période fait partie du processus.
Le marché sera peut-être plus exigeant, mais pas fermé
Je pense que les débuts de carrière pourraient devenir plus difficiles dans certains métiers, et ce serait naïf de prétendre le contraire.
Mais je ne pense pas pour autant qu’il n’y aura plus de place pour les juniors.
Les entreprises auront toujours besoin de personnes capables d’apprendre, de progresser et éventuellement de prendre davantage de responsabilités. Le défi sera probablement de montrer plus tôt cette capacité, tout en rappelant aux entreprises qu’on ne peut pas réclamer éternellement des profils expérimentés sans participer à la création de cette expérience.
L’IA peut accélérer beaucoup de choses, mais elle ne peut pas encore créer dix années de situations professionnelles vécues.
Pour les nouveaux arrivants, l’enjeu sera donc peut-être moins de chercher à paraître déjà experts que de montrer qu’ils savent apprendre vite, réfléchir correctement et transformer chaque occasion en expérience.
Parce que les seniors de demain seront toujours des juniors qui auront trouvé une manière de continuer.
Image : Running Song
