Le corps en vacances, l’esprit encore au travail
Chaque été, je vois passer des publications de personnes qui expliquent qu’elles vont enfin ralentir, fermer leur ordinateur et apprendre à décrocher pendant leurs vacances. Elles reconnaissent parfois que ce n’est pas facile, puis rappellent que le repos leur permettra de revenir plus concentrées, plus créatives et plus efficaces.
J’ai moi-même pensé à écrire ce genre de publication.
J’aurais pu expliquer que je prenais du recul pour être pleinement présent avec mon entourage. J’aurais pu montrer à mes pairs que je suis un professionnel investi, tout en étant suffisamment raisonnable pour comprendre l’importance du repos. Le message aurait été sincère, mais il n’aurait probablement pas été complètement désintéressé.
En publiant sur ma déconnexion, j’aurais aussi entretenu ma présence professionnelle. J’aurais rappelé à mon réseau que j’existe et, quelque part, j’aurais espéré qu’à mon retour, de nouvelles occasions m’attendent. Autrement dit, j’aurais travaillé sur mon image en expliquant que je ne travaillais pas.
Décrocher ou simplement ralentir?
C’est là que le sujet devient plus profond. Nous disons souvent que nous décrochons, alors que nous ne faisons parfois que ralentir. Nous répondons moins rapidement, nous consultons moins souvent nos courriels et nous ouvrons notre ordinateur seulement lorsqu’une urgence semble le justifier. Le rythme change, mais le lien avec le travail reste intact.
Je l’ai moi-même constaté pendant mes vacances. J’ai regardé certaines notifications et je suis même retourné sur LinkedIn. Sur le moment, cela pouvait sembler anodin, puisqu’il ne s’agissait que de quelques minutes. Pourtant, ce sont aussi des minutes que je n’ai pas consacrées à décrocher, à profiter de mon entourage ou simplement à laisser mon esprit se déplacer vers autre chose.
Une seule notification suffit parfois
Le problème n’est pas uniquement le temps passé devant un écran. Une seule notification peut suffire à relancer tout le mécanisme professionnel. Il faut ensuite se demander si une réponse est nécessaire, si une occasion risque de disparaître ou si un dossier peut réellement attendre. Le corps reste en vacances, mais l’esprit est déjà revenu au travail.
L’ironie, dans mon cas, est que des mandats m’ont tout de même été proposés pendant cette période, alors même que je n’étais pas en train d’en chercher. J’aurais pu y voir la preuve qu’il faut rester constamment visible et disponible. J’y vois plutôt un rappel que quelques jours de silence ne suffisent pas nécessairement à nous faire oublier.
Toutes les occasions ne sont pas des urgences
Le véritable défi consiste alors à ne pas transformer chaque proposition en urgence. Un mandat peut être intéressant sans exiger une réponse immédiate. Une occasion sérieuse peut aussi survivre à quelques jours d’attente. Avec le temps et l’expérience, on apprend progressivement que toutes les portes ne se referment pas dès que l’on cesse de les surveiller.
Je crois donc que les vacances devraient représenter une coupure plus franche. Elles ne devraient pas seulement servir à récupérer suffisamment d’énergie pour redevenir performant. Sinon, le repos demeure encore au service du travail et celui-ci continue d’occuper le centre de notre vie, même lorsque nous essayons de nous en éloigner.
Retrouver les vacances avec les yeux d’un enfant
Nous gagnerions peut-être à regarder les vacances davantage avec les yeux d’un enfant. Un enfant ne cherche pas à optimiser son repos ni à justifier son temps libre. Il joue, découvre, s’ennuie parfois et finit par perdre la notion du temps. Il ne se demande pas si sa journée l’aidera à être plus efficace à la rentrée.
C’est probablement pour cette raison que la rentrée pouvait autrefois ressembler à un véritable nouveau départ. Les vacances avaient créé une séparation suffisamment nette pour que le retour marque le commencement d’une nouvelle période. À l’âge adulte, nous revenons souvent au travail avec l’impression de reprendre une conversation qui ne s’était jamais réellement interrompue.
Le détachement s’apprend avec le temps
Décrocher complètement demande de la volonté, mais aussi un changement d’habitudes. Il faut parfois cesser de regarder ses notifications, réduire la place du téléphone, éviter de parler continuellement du travail et trouver des activités suffisamment enrichissantes pour ne plus ressentir le besoin de vérifier ce qui se passe ailleurs.
Le détachement vient aussi avec le temps. L’expérience aide à comprendre que notre valeur professionnelle ne disparaît pas pendant notre absence, que certaines décisions peuvent être prises sans nous et que manquer une occasion n’annule pas l’ensemble de notre parcours. Cette confiance ne se construit pas en quelques jours, mais elle rend progressivement les vacances plus légères.
Les vacances ne peuvent pas tout réparer
Surtout, quelques jours de congé ne peuvent pas réparer plusieurs mois de déséquilibre. Pour se sentir réellement reposé, il faut construire tout au long de l’année un état d’esprit capable de maintenir une place juste entre la santé, l’entourage et le travail. Lorsque l’un de ces éléments absorbe constamment les deux autres, les vacances deviennent une tentative urgente de récupérer plutôt qu’un moment réellement vécu.
Le travail est important et il occupe une grande partie de notre existence. Il ne devrait toutefois pas définir chaque moment où nous n’y sommes pas. Nous avons également le droit de rechercher une forme de réussite dans notre santé, dans nos relations et dans notre capacité à être présents ailleurs.
Revenir comme lors d’une rentrée
Le véritable repos commence peut-être lorsque nous cessons d’attendre de nos vacances qu’elles produisent quelque chose. Il apparaît lorsque nous acceptons de ne rien démontrer, de ne rien préparer et de ne pas rester en veille pendant quelque temps.
C’est seulement après avoir réellement quitté le travail que le retour peut ressembler à une rentrée : non pas la continuation d’une période jamais interrompue, mais un nouveau départ.
Image : @cottonbro
